Que sait-on du devenir psychologique des enfants issus d'assistance médicale à la procréation (AMP) ? Peu de choses. Et encore moins du sort des enfants conçus par don ou dans des structures familiales autres que le couple hétérosexuel. La révision actuelle des lois de bioéthique, avec l'ouverture de ces techniques à toutes les femmes, a rouvert la polémique autour des familles homosexuelles.
Si la littérature psychanalytique ou anthropologique ne manque pas, les études psychosociologiques ou démographiques font défaut. « La France est en retard. Certains centres d'assistance médicale à la procréation mènent leurs propres études, mais elles portent essentiellement sur la santé physique et non sur le bien-être psychologique », observe Virginie Rozée, chercheuse à l'Institut national d'études démographiques (Ined). Une situation qui s'explique en partie par des difficultés structurelles de recrutement, liées au tabou qui a longtemps pesé sur ces techniques et sur le don, que ce soit dans des familles homosexuelles, hétérosexuelles ou homoparentales.
En revanche, des études existent depuis les années 1980 à l'étranger, où la question de l'AMP est souvent abordée du point de vue de la structuration de la famille. Leurs limites sont connues : « elles tiennent au recrutement, sur la base du volontariat, et à la taille des échantillons », indique Virginie Rozée. Néanmoins, toutes vont dans le même sens : en faveur d'une absence de différences significatives entre enfants AMP et non AMP.
Parmi les plus connues, l'on peut citer celles de l'équipe britannique de la psychologue Susan Golombok (Centre for family research, Université de Cambridge) qui portent sur les relations parents-enfants et le bien-être de ces derniers dans les nouvelles formes de familles, ou celles de la psychiatre Nanette Gartrell, qui coordonne depuis 1980 la National longitudinal lesbian family study. D'autres travaux ont aussi été publiés en Belgique (Brewaeys et al., 1997), en Israël (Weissenberg et al., 2007), ou en Espagne (Jociles et Rivas, 2009).
Les psychologues Benoît Schneider et Olivier Vecho ont noté au fil des ans une triple évolution dans les recherches publiées : ne sont plus questionnés, en termes de développement des enfants, de possibles troubles du comportement ou une éventuelle « transmission » de l'homosexualité, mais la qualité des relations au sein de la famille. En outre, les histoires familiales ont suivi les évolutions législatives : les premières études concernaient des enfants conçus dans le cadre d'une union hétérosexuelle antérieure, puis elles ont pris en compte les enfants adoptés, puis conçus par AMP. Enfin, les méthodologies se sont faites plus rigoureuses.
Des travaux à partir de la cohorte ELFE
En France, le Dr Stéphane Nadaud, pédopsychiatre, a publié en 2000 une petite étude psychologique et comportementaliste sur 58 enfants élevés par des homosexuels. L’objectif était de décrire les conduites adaptatives des enfants. Ses conclusions : les spécificités notables ne sont pas corrélées avec l’homosexualité, mais plutôt avec l'histoire familiale (séparation, adoption, etc.).
Sur impulsion du gouvernement, les chercheurs de l'INED ont commencé durant l'été 2019 une étude à partir de la cohorte ELFE, qui regroupe 18 000 enfants nés en 2011. « Pour la première fois en France, l'échantillon sera représentatif », souligne la chercheuse Lidia Panico, de l'Institut national d'études démographiques (INED). Selon les premières données, les enfants issus d'AMP, repérés à travers une question sur le recours des parents à des techniques médicales comme la fécondation in vitro, l'insémination artificielle, ou l''injection intra-cytoplasmique de spermatozoïdes (ICSI), représentent environ 4 % de la cohorte. Mais rares seraient ceux qui grandissent dans un couple homosexuel, considère la chercheuse.
Sur le plan socio-économique, « les enfants issus d'AMP semblent grandir dans des environnements plus favorisés, culturellement et financièrement ; les parents sont en couple depuis longtemps, leur projet d'enfant est anticipé », relève Lidia Panico. À la naissance, « on ne retrouve pas de différences en matière de poids et de prématurité entre enfants issus d'AMP et les autres. En revanche, on retrouve 25 % de gémellité dans le premier groupe, vs 2 % dans le groupe contrôle », poursuit-elle.
Les chercheurs ont regardé les compétences langagières à deux ans, et sociocognitives à 3,5 ans : « Lorsqu'on réajuste en tenant compte du taux de gémellité et de la situation sociale, on ne retrouve pas de différence. Comme si les potentiels effets négatifs liés à la gémellité seraient compensés par le contexte socio-économique », résume Lidia Panico.
L'ouverture de l'AMP à toutes les femmes pourrait faciliter les recherches. « L'on pourra étudier ces familles comme les autres, ainsi que des enfants qui auront toute leur légitimité », estime Virginie Rozée.
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