Présenté comme un levier clé par le ministre de la Santé, le Pr Orazio Schillaci, le numérique devait améliorer la continuité des soins et simplifier le travail des médecins. Mais, sur le terrain, le constat est plus nuancé. Les médecins décrivent en effet un mélange d’avantages et de contraintes, d’outils imparfaits et de manque de formation. Une réalité corroborée par une enquête récemment publiée par le Forum national de la santé numérique (Forum nazionale della salute digitale, Fonsad) et menée auprès de quelque 1 100 soignants – 26 % de généralistes et 74 % de spécialistes. Plus de 45 % ont d’abord évoqué leur manque de préparation, notamment sur les thèmes de la télémédecine, de l’intelligence artificielle et de la cybersécurité. La critique la plus fréquente concerne le temps consacré au numérique. Double, voire triple saisie des informations, interfaces peu intuitives, lenteurs, pannes et bugs récurrents transforment l’outil censé faire gagner du temps en contrainte supplémentaire. « Le dossier informatisé devait libérer du temps médical ; au final, il en prend trop », déplore le Dr Alessandro Sabatini, médecin généraliste qui a ouvert un cabinet conventionné avec le service national de santé (SSN) dans les années 2000 à Rome.
Le dossier informatisé devait libérer du temps médical ; au final, il en prend trop
Dr Alessandro Sabatini, médecin généraliste à Rome
Autre difficulté relevée par l’enquête : la résistance à l’évolution d’une partie du corps médical. Environ 29 % des généralistes et 14 % des spécialistes estimeraient ainsi que leurs confrères, mais aussi les patients, ont une approche prudente voire conservatrice des nouvelles technologies. D’où la nécessité, selon 75 % des soignants interrogés, d’investir dans la formation et les supports technologiques. Un objectif difficile à atteindre pour le Dr Sabatini. « En Italie, la transition numérique de la médecine générale s’est en grande partie appuyée sur l’engagement personnel des médecins, qui ont souvent dû investir leurs propres ressources financières et intellectuelles pour s’approprier les outils numériques et adapter leurs pratiques, notamment dans les régions du Latium, Lombardie, Vénétie, Toscane, Émilie-Romagne. »
Ce généraliste souligne aussi les fortes disparités régionales. « L’État et les régions n’ont pas toujours été en mesure, notamment dans le sud du pays, d’offrir aux praticiens un accès rapide et une utilisation dynamique de ces technologies avancées. » Car malgré les financements mobilisés par l’Union européenne dans le cadre du plan national de relance et de résilience (PNRR), l’impact économique sur la médecine territoriale mais aussi générale, est demeuré. Par ailleurs, les dispositifs de formation ont été partiellement circonscrits, se concentrant dans certaines régions comme le Latium, sur un nombre restreint de structures et de médecins sélectionnés à titre expérimental, souligne le Dr Sabatini.
Systèmes sous tension
À l’hôpital comme en ville, les systèmes diffèrent d’un établissement à l’autre, voire d’un service à l’autre, compliquant la continuité des soins et le partage d’informations essentielles. Car si, en Italie, on parle beaucoup de partage de données, dans la réalité, les choses sont différentes. « Si un patient est opéré dans un établissement public, son dossier n’est pas obligatoirement transmis à son médecin traitant, qui doit donc se baser sur les déclarations du patient », explique le Dr Sabatini. Autre problème : à l’hôpital, la multiplication des comptes rendus à renseigner, parfois sous contrainte temporelle forte, et la rigidité de certains logiciels alimentent un sentiment de surcharge numérique. Plusieurs médecins soulignent un impact direct sur la relation médecin-patient, avec des consultations morcelées par l’attention portée à l’écran.
Face à ces dysfonctionnements, les praticiens développent des stratégies d’adaptation. Fichiers parallèles conservés en local, impressions papier gardées « au cas où », notes personnelles hors logiciel officiel, messageries sécurisées utilisées à la marge pour pallier l’absence de fluidité des outils institutionnels : le bricolage est devenu une norme tacite. Cette inventivité souligne un paradoxe : les utilisateurs compensent, au quotidien, les limites de systèmes conçus sans réelle prise en compte des usages médicaux. Les solutions numériques posent aussi des questions en matière de sécurité des données et de traçabilité.
Les utilisateurs compensent, au quotidien, les limites de systèmes conçus sans réelle prise en compte des usages médicaux
Des outils devenus incontournables
En Italie, le numérique en santé progresse cependant et le retour en arrière n’est pas envisagé par les médecins. Mais il repose encore largement sur l’engagement individuel des blouses blanches, au risque d’accentuer les inégalités territoriales et professionnelles.
Le dossier médical électronique partagé est désormais perçu comme indispensable pour assurer le suivi et garantir une meilleure coordination. Si certains médecins se projettent vers l’avenir, à l’image du Dr Sabatini sélectionné pour suivre une formation organisée en milieu hospitalier par le service sanitaire national du Latium sur le partage du dossier médical à l’échelle européenne, d’autres expriment un sentiment de lassitude. Les pistes avancées par les soignants concernent la possibilité de les associer en amont à la conception de nouveaux outils, de garantir une interopérabilité réelle entre systèmes. Enfin, il paraît indispensable de reconnaître le temps passé sur le numérique comme du temps médical à part entière.
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