Regards croisés sur l’infectiologie

« Les bactéries n’ont pas de frontières »

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Publié le 14/11/2025
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On peut exercer la même spécialité et avoir des vues contrastées sur son activité. Surtout quand on appartient à des générations différentes. Chaque mois, « Le Quotidien » croise les regards d'un futur médecin et d'un praticien aguerri sur une discipline. Aujourd'hui, les maladies infectieuses et tropicales avec Solène Parabère, interne au CHU de Limoges, et le Dr Mohamadou Niang, infectiologue au CH de Mayotte.

LE QUOTIDIEN : Pouvez-vous décrire votre exercice actuel ?

SOLèNE PARABèRE : Je suis interne en maladies infectieuses et tropicales, en fin de troisième année. Je suis actuellement en stage au service de maladies infectieuses du CHU de Limoges, et je serai au semestre prochain en périphérique, en réanimation du CH de Périgueux.

Dr MOHAMADOU NIANG : J’ai fait mes études en Tunisie, puis à Marseille au sein de l’équipe d’infectiologie de l’hôpital Nord. J’ai ensuite exercé pendant quinze ans à Orléans, et depuis 2019, je suis au CH de Mayotte et de l’océan Indien, ce qui prend tout son sens dans notre discipline à un moment où nous sommes confrontés à des pathologies émergentes ou ré-émergentes telles que la diphtérie ou la variole du fait du défaut de couverture vaccinale, ou encore à des alertes sanitaires telles que la fièvre hémorragique virale Ebola avec des patients qui peuvent arriver sur l’île durant leur période d’incubation.

Comment vous êtes-vous orientés vers la médecine en général, et vers l’infectiologie en particulier ?

S. P. : Aussi loin que je me souvienne, j’ai voulu faire médecine : c’est quelque chose qui me travaille plus ou moins depuis le jour où j’ai compris que le travail de sorcière n’était pas possible ! J’ai fait mes études à Clermont-Ferrand, et j’ai été très marquée par les cours de microbiologie en troisième année. J’ai aussi compris durant mon externat que l’infectiologie était une spécialité où l’on pouvait la plupart du temps vraiment guérir les gens. Par ailleurs, c’était la période du Covid, ce qui m’a encore davantage convaincue du fait qu’il s’agit d’une spécialité importante : derrière la technique médicale, il s’agit de véritables sujets de société. Et c’est comme cela que je suis arrivée à Limoges pour mon internat.

M. N. : J’ai de mon côté grandi en Mauritanie, mon grand-père était pharmacien, c’était un ancien infirmier colonial, il faisait également des soins. Depuis toujours j’ai vu avec quel amour il soignait les gens qui souffrent, et j’ai très tôt eu pour objectif d’avoir mon bac pour faire médecine. À l’époque, on orientait les bacheliers mauritaniens qui voulaient entrer en faculté de médecine vers la Tunisie, et c’est là que j’ai suivi mon cursus. J’ai d’abord opté pour la gynécologie, mais j’ai vite compris que ce n'était pas pour moi. Je voulais une spécialité où l’on devait tout faire, j’ai donc fait de la médecine interne, et voulant travailler sous les tropiques, je me suis spécialisé en infectiologie, en passant notamment à Marseille dans les équipes du Pr Raoult. Il s’agit d’une personnalité qui, du moins à l’époque, avait un réel amour pour la microbiologie, mais qui avait une façon d’être un peu particulière, quelque peu paternaliste. Voulant faire de la clinique, je ne m’y suis pas retrouvé, et j’ai tracé mon chemin vers Orléans.

Le Covid nous a permis d’avoir un autre regard sur les prises en charge, l’industrie pharmaceutique, les essais cliniques…

Dr Mohamadou Niang, infectiologue au CH de Mayotte

Le Covid a transformé le regard du public sur l’infectiologie, au point qu’on a pu dire à un moment que le pays comptait 67 millions d’infectiologues. Comment cela a-t-il retenti sur votre exercice ?

M. N. : Le Covid nous a pris de court, les soignants ont été dépassés, nous nous sommes forgés nous-mêmes, nous avons sauvé des vies en faisant des soins critiques en dehors de l’environnement habituel… Cela nous a permis d’avoir un autre regard sur les prises en charge, l’industrie pharmaceutique, les essais cliniques…

S. P. : Pour ma part, durant cette période, j’étais soit en cours, les enseignements ayant alors lieu en visio, soit à l’hôpital, où en tant qu’étudiante, les choses étaient assez particulières. Il y avait beaucoup de choses que nous ne comprenions pas, et, avec nos proches, nous devions faire face à de la désinformation. Par ailleurs, le Covid a été révélateur de l’état du système de soins, les soignants n’ont plus été en mesure de suivre le rythme. Et malheureusement, avec les maladies émergentes, l’antibiorésistance, les zoonoses, il faut s’attendre à ce qu’il y ait de plus en plus d’épidémies. Il faut donc se préparer.

La peur du grand public face aux agents infectieux est-elle une composante importante de votre exercice ?

M. N. : Oui, et pas seulement avec le grand public. Aujourd'hui, avec le personnel soignant, nous insistons beaucoup pour améliorer la vaccination contre la grippe, et nous obtenons une couverture encore peu satisfaisante. Il reste beaucoup de gens qui sont réticents, que ce soit chez les soignants ou dans la population générale.

S. P. : Il faut bien admettre que le mot « virus » traumatise encore beaucoup de monde. Chaque patient a sa propre vision de ce qu’est une infection, en fonction de l’histoire, des médias, de la pop culture… Il faut partir des représentations de la maladie chez les personnes que nous soignons, pour leur permettre de réagir avec leur propre perception des choses.

La dimension de santé globale de l’infectiologie permet de mettre l’accent sur la prévention

Solène Parabère

L’une des caractéristiques de l’infectiologie est qu’elle est en quelque sorte une spécialité planétaire, est-ce important pour vous ?

M. N. : Oui, là où j’exerce nous sommes au cœur de différentes épidémies, ou de maladies émergentes qui risquent de surgir à tout moment : Ebola sévit dans des régions très voisines, mais on peut aussi parler de la diphtérie, de certaines infections respiratoires… Les bactéries n’ont pas de frontières. Et la grande question, c’est de savoir si nous avons les moyens de faire face à ces menaces. Nous sommes un territoire ultramarin, nous restons loin de la métropole, et nous sommes potentiellement assez vulnérables.

S. P. : La dimension de santé globale de l’infectiologie est effectivement primordiale, et on peut l’élargir : le concept de « One Health » nous invite à prendre en compte la santé humaine, mais aussi les enjeux vétérinaires, etc. C’est un aspect qui permet notamment de mettre l’accent sur la prévention, ce qui est à mes yeux l’un des attraits de la spécialité. L’infectiologie permet de changer de pays, de faire des missions, etc., mais il ne faut pas oublier qu’il y a également beaucoup à faire sur le territoire national, avec par exemple une population vieillissante et donc plus vulnérable.

Comment la spécialité a-t-elle évolué au cours des dernières années, et comment pensez-vous qu’elle évoluera ?

M. N. : La biologie moléculaire a beaucoup contribué à améliorer nos diagnostics, elle nous permet de détecter de façon très rapide certaines résistances, et donc de gagner un temps précieux. À l’avenir, l’intelligence artificielle va très certainement nous aider un peu, mais elle ne pourra jamais se substituer à l’infectiologue : nos décisions sont très souvent pluridisciplinaires, et nous travaillons en étroite collaboration avec de multiples spécialités, par exemple pour préciser le bon usage de certains antibiotiques.

S. P. : Avec le peu de recul que je peux avoir, je trouve qu’il y a déjà des avancées très intéressantes, par exemple sur la rapidité des diagnostics. Les panels de biologie moléculaires ou respiratoires nous aident beaucoup en ce sens, par exemple. Au niveau thérapeutique, on peut citer de nombreux progrès récents, dont les vaccins à ARN messager. Quant à l’intelligence artificielle, elle aura sa place en infectiologie comme dans toutes les spécialités : à Limoges, nous avons une équipe de recherche en pharmacocinétique qui travaille sur des modèles d’intelligence artificielle pour estimer dès le début de la prise en charge la posologie adaptée pour un patient donné, c’est extrêmement intéressant quand on a des molécules qui peuvent avoir des effets indésirables importants.

Quel conseil donneriez-vous à un interne qui envisagerait de s’orienter vers les maladies infectieuses ?

M. N. : Je lui dirais que c’est une spécialité passionnante, qui permet de faire du préventif comme du curatif, qui a un aspect très transversal car elle est en lien avec de nombreuses autres spécialités.

S. P. : Je suis aussi convaincue de l’intérêt de notre spécialité, et les externes qui travaillent avec moi s’en rendent compte assez rapidement ! L’une des grandes spécificités, c’est que chaque prescription a un impact sur la santé de tous : nos médicaments n’ont pas pour cible le patient, mais le micro-organisme. Il y a donc une triade entre le médecin, le patient et le micro-organisme qui rend les choses plus complexes et donc plus intéressantes. Par ailleurs, notre spécialité a de nombreuses branches, par type de micro-organisme, d’organe, ou de patient… On peut donc avoir la même formation de base, mais pas le même exercice : beaucoup d’infectiologues travaillent à l’hôpital, mais il y a énormément d’autres structures dans lesquelles nous pouvons exercer, que ce soit en centre de dépistages auprès des populations précaires, en milieu carcéral, en milieu scolaire, auprès des instances publiques… C’est très varié, les infectiologues ont leur place partout, chacun peut y trouver son compte.

Dr Mohamadou Niang

1993-1998 : Internat de maladies infectieuses et tropicales entre la Tunisie et Marseille
1999 : Assistant chef de clinique associé à l’AP-HM
2003 : PH en maladies infectieuses et tropicales au CHR d’Orléans
2019 : PH puis chef de l’unité de maladies infectieuses et tropicales au CH de Mayotte

Solène Parabère

2015 : Études de médecine au CHU de Clermont-Ferrand
2022 : Début d’internat au CHU de Limoges
2025 : Actuellement en stage de 6e semestre à Limoges

Propos recueillis par Adrien Renaud

Source : Le Quotidien du Médecin