La Pr Françoise Froussart-Maille dirige le service d’opthalmologie de l’hôpital d’instruction des armées Percy. Comme tous les médecins militaires, elle a passé du temps sur le terrain dans le cadre d’opérations extérieures (Opex).
« J’ai participé à l’opération Crécerelle en 1995 sur le territoire de l’ex-Yougoslavie et je suis allée deux fois en Afghanistan en 2009 puis 2012, dans le cadre d’un roulement avec d’autres ophtalmologistes militaires. Ces missions se sont arrêtées avec le retrait de l’armée française ; actuellement, les ophtalmologistes ne participent plus à ces théâtres d’opex », explique la Pr Froussart-Maille.
Elle a pu mesurer, en direct, à quel point la réalité des conflits modernes avait changé. Et, avec elle, la nature des blessures à prendre en charge. « Un fait marquant est l’augmentation régulière des blessures oculaires. En Afghanistan, 70 % des blessés américains avaient été victimes d’explosions. Et parmi eux, on trouvait 19 % de blessés oculaires. À titre de comparaison, on avait répertorié 2 % de blessés oculaires lors de la deuxième guerre mondiale, 9 % au Vietnam, 7 % lors du conflit israélo-palestinien et 13 % pour la seule guerre en Irak », détaille la Pr Froussart-Maille.
Association lésionnelle
Cette augmentation des atteintes oculaires est principalement liée à un changement important dans la nature des agents vulnérants auxquels sont confrontés les soldats dans ces guerres modernes. « Auparavant, il y avait essentiellement des blessures par balle. Elles continuent à exister aujourd’hui bien sûr. Mais désormais, il y a de plus en plus de blessures par explosions classiques (obus, grenades, mines…) mais aussi liées à des "improvised explosive device" (IED). Il s’agit le plus souvent de charges explosives artisanales déclenchées à distance par exemple au passage des roues d’un véhicule, de colis piégé ou de "suicide bomber" humain. Ces explosions provoquent souvent une association lésionnelle. D’un côté, il y a l’impact contusif du blast, c’est-à-dire de l’effet de souffle. Et de l’autre, la projection de corps étrangers multiples qui peuvent provoquer des plaies perforantes du globe d’une extrême gravité avec des lésions volontiers bilatérales », explique la Pr Froussart-Maille. « Les lésions des membres et de l’extrémité céphalique sont fréquemment associées. Sur les guerres d’Irak et d’Afghanistan, 6 % des victimes d’IED présentaient d’emblée une amputation de membre, témoignant de la violence de ces charges explosives », précise-t-elle.
Certes, aujourd’hui, les soldats ont des équipements de plus en plus protecteurs. « Avant, on perdait beaucoup de blessés à cause de lésions du tronc : de plaies abdominales ou thoraciques qui provoquaient de graves hémorragies. Aujourd’hui, on voit moins ces blessures car tous les soldats portent des gilets pare-balles ; les principes chirurgicaux et anesthésiques du "damage control" ont parallèlement largement permis de diminuer la mortalité de ces blessés. Nous rencontrons, en revanche, proportionnellement plus de blessures situées à la tête et aux membres. Certes, les soldats portent aussi des casques et, de plus en plus, des lunettes anti-éclats. Mais la face reste une zone vulnérable et, bien que représentant une très petite surface corporelle, le globe oculaire est régulièrement touché », souligne la Pr Froussart-Maille.
Une prise en charge multidisciplinaire
Sur le terrain, les délais de prise en charge des plaies oculaires ne sont pas toujours ceux qui peuvent exister en France. « Ici, on estime qu’une plaie du globe doit être refermée dans un délai de six heures. Dans un contexte de guerre, cela peut aller jusqu’à 18 heures en fonction du triage appliqué lors des plans Mascal ("Mass casualities"), même si l’évacuation se fait par hélicoptère dans un délai rapide ». La prise en charge de ces blessures oculaires est le plus souvent multidisciplinaire. « Il peut d’abord y avoir des atteintes au niveau de la sphère ORL ou neurochirurgicale. Très souvent aussi, l’ophtalmologiste intervient en lien étroit avec les chirurgiens orthopédistes en raison de la fréquence des lésions au niveau des membres, principalement des mains et des jambes », indique la Pr Froussart-Maille, en précisant que, dans certains cas, des atteintes oculaires bilatérales associées à des lésions distales des membres supérieurs peuvent s’avérer dramatiques pour la vie future du blessé. « Chez les démineurs, on est parfois confronté à des cas de cécité bilatérale avec perte de la pince ou de l’extrémité des doigts rendant très difficile l’apprentissage du braille ou l’usage d’une canne même s’il existe des prothèses », ajoute-t-elle.
En Afghanistan, la Pr Froussart-Maille et ses confrères n’ont pas uniquement pris en charge les militaires français ou de l’OTAN. « La majorité de nos blessés étaient des soldats ou des policiers afghans qui étaient souvent moins bien protégés. Nous avons aussi soigné un grand nombre de victimes civiles collatérales, en particulier des enfants. Les publications américaines du conflit Irak-Afghanistan rapportent un pourcentage de 25 % de victimes de moins de 15 ans prises en charge dans les hôpitaux militaires alliés déployés sur place, ce qui est considérable ».
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