LE QUOTIDIEN : Pourquoi avez-vous choisi de vous intéresser au lien entre nutrition et inégalités sociales de santé ?
SANDRINE LIORET : Aujourd’hui, en France, dès l’âge de 3 ans, les enfants de milieux défavorisés ont 2 à 3 fois plus de risque d’être en situation de surpoids ou d’obésité que les enfants de milieux favorisés. Par ailleurs, un enfant de moins de 3 ans sur cinq grandit sous le seuil de pauvreté monétaire, et près d’une famille sur quatre souffre de précarité (ou insécurité) alimentaire.
Dans ce contexte, j’ai la responsabilité scientifique de l’étude interventionnelle Ecail, qui est la première recherche-action en France à s’intéresser à la question des inégalités sociales en lien avec la nutrition précoce. Le point de départ est le programme nutritionnel Malin, qui cible plus particulièrement des familles en situation de vulnérabilité sociale pendant la grossesse et la petite enfance. L’alimentation, le temps passé devant les écrans, l’activité physique, le sommeil, l’allaitement, l’âge de la diversification alimentaire : autant de facteurs qui sont associés à des disparités sociales dès la première année de vie et participent à la construction des inégalités sociales de santé, qui risquent de se creuser au fil du temps. D’où l’intérêt d’intervenir le plus tôt possible pour favoriser la mise en place de bonnes habitudes nutritionnelles chez les parents et leurs enfants. En effet, la prévention précoce est sans doute ce qui offre le meilleur retour sur investissement en santé publique, en limitant le développement de maladies chroniques à l’âge adulte.
Quelles sont les spécificités du programme Malin ?
Son originalité est d’avoir associé dès le départ les différentes parties prenantes : acteurs de l’action sociale et solidaire, de la petite enfance, professionnels de santé et familles afin de répondre à la diversité des situations de fragilité. Ce programme comporte deux volets : nutritionnel, sous forme de conseils et astuces, et de différents outils coconstruits avec les parents, mais aussi budgétaire, afin de permettre aux familles d’accéder plus facilement à des aliments de bonne qualité nutritionnelle. Ce volet structurel consiste en des bons de réduction, que les familles peuvent utiliser dans tous les supermarchés à partir des six mois de l’enfant, ainsi que des produits d’épicerie bio et d’appareils électroménagers à coût réduit via des ventes en lignes et de paniers de fruits et légumes frais à bas prix dès la grossesse... Avec toujours le souci de l’aller vers et de l’emploi de mots non stigmatisants et non culpabilisants. L’association loi 1901 qui est à l’origine du programme Malin est venue solliciter notre équipe de recherche pour en évaluer l’impact et ce, en partenariat avec la Croix-Rouge française, l’Association française de pédiatrie ambulatoire et la Société française de pédiatrie, également parties prenantes du programme Malin.
Combien y a-t-il de familles concernées par ce programme ?
Plus de 100 000 ; l’objectif à terme est d’en toucher au moins le double. Grâce à un partenariat avec la Caisse nationale des allocations familiales depuis 2021, toutes les familles allocataires reçoivent un e-mail pendant la grossesse et aux cinq mois de l’enfant, qui leur permet de bénéficier de l’offre de conseils, quel que soit leur niveau de revenus. Le volet budgétaire est accessible uniquement aux familles sous contraintes budgétaires ou repérées par les acteurs de terrain, sans besoin de justificatifs, afin d’éviter des effets de seuil. Aussi, le programme Malin s’inscrit-il dans une démarche d’universalisme proportionné.
Quand a démarré l’étude interventionnelle Ecail ?
Le recrutement de plus de 600 femmes enceintes en situation de vulnérabilité sociale est intervenu dans deux maternités du nord de la France, au CHU de Lille entre 2017 et 2023 et au CH de Valenciennes entre 2021 et 2024. L’étude est implémentée par des diététiciennes au cours d’une visite à la maternité et de six visites au domicile des familles, du 3e trimestre de la grossesse jusqu’aux deux ans de l’enfant. Le groupe contrôle bénéficie des soins courants. Le groupe intervention a accès aux deux volets complémentaires du programme Malin, nutritionnel et budgétaire. L’évaluation de l’impact du programme Malin sur les comportements de santé et le risque d’obésité, de même que l’analyse des processus de l’intervention, reposeront sur des données quantitatives et qualitatives. Nous avons en effet mis en place, avec la collaboration de chercheurs en sciences sociales, des entretiens semi-directifs auprès d’une cinquantaine de familles permettant d’explorer différents sujets en lien avec la santé nutritionnelle, notamment les stratégies que les parents déploient pour accéder à une alimentation de bonne qualité nutritionnelle — au moment des achats, de la préparation des repas, de la gestion des restes… — particulièrement dans un contexte d’inflation et de précarité alimentaire. Nous serons en mesure de produire des résultats fin 2026, voire début 2027.
Si vous deviez délivrer un message, quel serait-il ?
Lorsqu’une famille est en situation de vulnérabilité sociale, elle a une forte charge mentale, liée aux difficultés d’accès à des aliments de bonne qualité nutritionnelle, mais aussi à des activités de loisirs pour les enfants, à un logement digne, à l’emploi, à des modes de garde… Et la monoparentalité accentue encore ces vulnérabilités. Il est donc fondamental de renforcer l’équité sociale des actions de santé publique, d’activer les leviers structurels en matière d’alimentation, d’emploi et de logement pour limiter le nombre d’obstacles sur le chemin d’un meilleur comportement nutritionnel tout en luttant contre la stigmatisation.
Le programme Malin a d’ailleurs développé une formation avec et pour les acteurs de terrain, afin de les informer sur les dernières recommandations du Programme national nutrition santé, mais aussi de déconstruire les stéréotypes parfois liés à ces sujets et, ainsi, de mieux travailler la posture qu’il est nécessaire d’adopter face à des publics en situation de vulnérabilité sociale. Près de 200 acteurs de terrain en ont déjà bénéficié.
Dr Vincent Pradeau (Avenir Spé) : « Les spécialistes libéraux sont mobilisés et remontés comme jamais ! »
Congrès de la SNFMI 2025 : des cas pas si rares en médecine interne
Le pilotage de précision des grossesses sous immunosuppresseurs
Sarcoïdose : souvent thoracique, mais pas que