L’année 2026 commence fort, très fort, outre-Atlantique. Mais au milieu de tout le bruit médiatique, une tribune publiée le 5 janvier dans le New York Times a retenu mon attention. Le Dr Elay Shech, professeur de philosophie des sciences, y décortique comment répondre à la question suivante : « La science évolue sans cesse. alors pourquoi devrions-nous lui faire confiance ? » (1). Dans son argumentation, il ne brandit ni la supériorité de la science ni la responsabilité de charlatans. Au contraire, il choisit une démarche humble et raisonnable, soulignant la validité de la question, et n’hésite pas à se montrer « critique » à l’égard de la science. Il reconnaît les erreurs passées et les probables futures erreurs de la science. Tout cela dans les pages du quotidien phare d’un pays où celle-ci est plus que jamais sous le feu des attaques.
Dangereuse naïveté ou résiliente intelligence ?
Cet homme est-il dangereusement naïf face à la réalité d’un monde prédateur, ou intelligemment résilient face aux sirènes de la « crise informationnelle » ? Il me semble que, en 2026, plus aucun praticien de santé (humaine comme animale) ne pourra échapper à ce dilemme : doit-on reconnaître que la science est imparfaite ? Avec des discours de dénialisme scientifique de plus en plus médiatisés, qui trouvent des ambassadeurs au sein de gouvernements aussi puissants que celui des États-Unis, il va devenir très difficile de balayer d’un revers de manche les doutes « raisonnés » des patients, clients ou proches.
Il va donc nous falloir apprendre à argumenter pour démonter les raisonnements biaisés, bien que fondés sur le « bon sens » (et le ministre de la Santé américain), tout en se gardant de braquer nos interlocuteurs, au risque de les voir fuir le système de santé. Tout cela dans le temps contraint d’une consultation ou dans le contexte périlleux d’une discussion avec des collègues ou des proches. Sympathique programme, merci 2026 !
Une solution pour s’en sortir consiste donc à faire appel au fameux « esprit critique ». C’est ce que le Dr Shech tente de faire, il me semble, dans son article.
L’esprit critique, une histoire de confiance disciplinée
Selon un rapport d’experts français, l’esprit critique est « la capacité de calibrer correctement la confiance que l’on a dans certaines informations, grâce à un processus d’évaluation de la qualité épistémique de ces mêmes informations, en vue de prendre une décision » (2). Ils précisent aussi qu’« exercer son esprit critique, ce n’est pas tout critiquer, mais savoir accorder sa confiance à bon escient ».
Certes, il n’est pas simple de former votre patient à l’évaluation de la qualité épistémique de l’information en un quart d’heure de consultation. Mais, l’aider à passer d’une critique « en bloc » à une confiance à bon escient, et donc à exercer son esprit critique, c’est faisable.
Dans son article, le Dr Elay Shech accompagne son lecteur depuis un jugement généraliste négatif sur la science jusqu’à une réalité plus granulaire, mais digne de confiance, bien que nuancée et imparfaite. Il ne craint pas de pointer les erreurs de la science ni les défauts actuels des processus scientifiques. Mais il explique pourquoi cela reste, malgré tout, la voix de l’information de confiance.
S’il ne craint pas de pointer les erreurs de la science, le Dr Shech explique pourquoi cela reste la voix de l’information de confiance
Aider la science à s’améliorer
Bien sûr, une consultation ne se construit pas comme un article de journal. Mais les deux clés à garder en tête sont probablement : de désancrer la discussion des discours généralistes et politisés pour les ramener à des cas concrets et plus spécifiques, et de ne pas hésiter à reconnaître les zones d’ombre de la recherche ou erreurs faites par le passé, en montrant que c’est justement ce qui aide la science à s’améliorer.
Lorsque nous argumenterons cette année face au dénialisme scientifique, appliquons la conclusion de ce professeur de philosophie : ne cherchons pas une foi naïve en la science, mais plutôt un « scepticisme local et une confiance disciplinée », comme précisément ce dont la science a besoin pour s'améliorer.
(1) https://www.nytimes.com/2026/01/05/opinion/science-trust.html?
(2) https://pia.ac-paris.fr/portail/jcms/p1_5064193/vdef-eduquer-a-l-esprit…
Débat
La médecine salariée, solution aux déserts médicaux ?
Enquête flash : oui à une clause de conscience explicite pour l’aide à mourir
C’est vous qui le dites
Notation sur le net : « Ce sont les patients irrespectueux qui prennent la plume »
Éditorial
À côté de la plaque ?