LE QUOTIDIEN : Un étudiant de votre faculté est décédé en novembre après une soirée de carabins. Pouvez-vous revenir sur ce qu’il s’est passé ?
PR STÉPHANE ZUILY : Mon objectif est d’assumer la responsabilité de ce qu’il s’est passé afin de conduire un changement. Il ne s’agissait pas d’une soirée d’intégration, mais d’une soirée étudiante classique. Une soirée d’intégration suppose des activités collectives favorisant la cohésion ; ce n’était pas le cas ici. À ma connaissance, il n’y a pas eu de bizutage et personne n’a été forcé à boire. Il s’agissait d’étudiants majeurs. L’open bar est interdit – je l’ai rappelé très clairement en amont de ce drame – et je condamne fermement ce type de soirées, où les étudiants viennent faire la fête, parfois malheureusement au-delà de la raison.
Notre faculté regroupe plusieurs filières : médecine, maïeutique, orthophonie, ergothérapie, infirmiers en pratique avancée, ingénierie biomédicale – et compte 17 associations organisant régulièrement soirées et galas. La soirée en question était l’une de ces soirées ordinaires, destinée à passer un moment ensemble sans objectif d’intégration.
Cette soirée a-t-elle été organisée par une de ces associations ?
Oui, de A à Z. La soirée tragique a été organisée par la CLAC, association « critarde », habituée à ce type d’événements. Elle a cessé toute activité et sa délabellisation est en cours. Cette soirée posait problème. C’était un open bar non déclaré alors que la charte de l’Université de Lorraine prévoit des formalités pour tout événement hors campus. Malheureusement, lors de cette soirée, l’étudiant a consommé une quantité excessive d’alcool.
Aviez-vous déjà identifié des dérives dans certaines soirées ?
Oui. Depuis ma nomination en décembre 2024, j’étais au courant de l’existence de ces soirées excessives voire open bar. Dès juin 2025, j’ai réuni les associations pour rappeler que ce type de soirées étaient interdites et réfléchir à des pratiques plus sûres. J’utilise l’analogie de l’autoroute : l’objectif n’était pas de supprimer les soirées, mais de passer de 200 km/h à 130 km/h sur l’autoroute, c’est-à-dire vers des événements sécurisés.
Nous avons identifié cinq thématiques : consommation d’alcool, agents psychoactifs (notamment protoxyde d’azote), violences sexistes et sexuelles, comportements déviants et communication
Nous avons identifié cinq thématiques : consommation d’alcool, agents psychoactifs (notamment protoxyde d’azote), violences sexistes et sexuelles, comportements déviants et communication. Des groupes de travail ont été créés en juin, puis une réunion a eu lieu en septembre. Il y avait une bonne dynamique de la part des associations mais cela restait insuffisant. Un troisième rendez-vous était prévu le 16 janvier 2026.
Comment la faculté a-t-elle réagi après le drame ?
Le choc a été immense pour l’ensemble de la communauté – étudiants, enseignants, personnels administratifs et techniques. Nous avons mis en place un accompagnement psychologique immédiat. J’ai convoqué toutes les associations : elles ont voté à l’unanimité pour arrêter toutes les soirées jusqu’au 16 janvier.
Le choc a été immense pour l’ensemble de la communauté – étudiants, enseignants, personnels administratifs et techniques
Cette décision a été prise collectivement par solidarité et sens des responsabilités. Lorsque nous nous sommes revus en janvier, l’objectif était de repartir sur des bases sécuritaires et d’améliorer l’existant. L’impact dépasse notre faculté et concerne toute l’Université de Lorraine, qui compte 51 composantes. D’ailleurs, la faculté n’a pas de service juridique interne mais l’université de Lorraine, à travers son service juridique central, a engagé des discussions pour initier une enquête administrative, en parallèle de celle menée par la police. Quant aux résultats, il est trop tôt pour en parler.
Avant le drame, sentiez-vous les associations investies sur le sujet ?
Oui, elles étaient volontaires et avaient déjà rédigé une charte. Mais certains sujets restaient très tabous. L’alcool, par exemple, est culturellement associé à la fête. La vente d’alcool finance leurs actions et les droits d’entrée réduisent le coût des boissons pour attirer plus de participants. L’alcool devient le levier principal d’attractivité et de financement de ces associations. Lorsque nous avons proposé des mesures concrètes – limitation des ventes, mise à disposition d’éthylotests, hausse des prix de l’alcool – la plupart des étudiants ont estimé que cela serait inutile voire contreproductif. Pour eux, augmenter les prix ne sert à rien car les participants peuvent boire avant la soirée lors de « before ».
Je me suis rendu compte que je n’avais pas affaire à un problème marginal mais à un phénomène profondément ancré dans la manière de faire la fête. C’est un cancer généralisé extrêmement ancré qu’il faut traiter dans sa globalité. Je ne pouvais pas arriver en disant : « OK, demain, fini l’alcool ! » Mon objectif n’est pas de punir mais de créer un système vertueux où l’alcool n’est plus central.
Cette tendance à l’ivresse rapide est-elle liée à la culture carabine ?
La culture carabine en fait partie mais ce n’est qu’une variable dans une équation à plusieurs facteurs. Une autre variable majeure, c’est la santé mentale. La solitude et l’isolement jouent aussi un rôle central. Quand un étudiant est isolé et n’a pas d’interactions sociales, il est en quelque sorte en « apnée sociale ». Dès qu’il retrouve un peu d’oxygène, il se jette dans des excès, qu’il s’agisse d’alcool, de drogues, de sport ou d’autres formes d’ivresse.
L’héritage carabin est important mais il faut le mettre en perspective avec l’isolement social, le manque d’activité physique et d’autres facteurs
Donc, oui, l’héritage carabin est important mais il faut le mettre en perspective avec l’isolement social, le manque d’activité physique et d’autres facteurs qui expliquent ce besoin de se mettre la tête à l’envers. Ces comportements problématiques se répètent malheureusement dans de nombreuses facultés. Notre responsabilité est de changer cette culture, avec les étudiants et non contre eux, tout en préservant la vie étudiante et associative qui est essentielle.
Quelles mesures concrètes avez-vous déployées ?
Nous avons mis à jour la charte associative afin de la rendre plus sécuritaire et exigeante, condition nécessaire au maintien de la labellisation des associations. Toutes les soirées, sur le campus comme à l’extérieur, doivent désormais être déclarées pour garantir transparence et prévention. Chaque association doit aussi établir un règlement intérieur précisant les mesures concrètes à respecter : limitation de l’alcool, salles de repos, arrêt des ventes à certaines heures et dispositifs de prévention. La date limite de remise est fixée au 13 mars.
Chaque étudiant devra en outre s’engager individuellement afin de renforcer la responsabilité personnelle au sein de la faculté. Les faits concernent une minorité : lors du gala, 3 % des étudiants présentaient un état d’ébriété préoccupant. Lors de la soirée tragique, c’était 2,5 %. Autrement dit, 97 % des étudiants ne sont pas concernés et souhaitent un cadre serein. Il faut qu’il y ait une régulation collective.
L’approche se veut holistique, intégrant le bien-être physique, mental et social
Nous organiserons des tables rondes avec des addictologues et le service de santé universitaire pour aborder la santé mentale, la précarité et les comportements à risque. L’approche se veut holistique, intégrant le bien-être physique, mental et social. Une unité d’enseignement a également été créée : les étudiants y gagnent des points en pratiquant une activité sportive ou en menant des actions collectives. Enfin, une information est menée sur les agents psychoactifs et les boissons énergisantes : nous souhaitons rappeler que les véritables alliés restent l’hydratation, le sommeil et l’alimentation.
Ne faudrait-il pas réfléchir à ces sujets à l’échelle nationale ?
Tout à fait. Une réflexion nationale est nécessaire et possible. Nous sommes une trentaine de doyens en France confrontés aux mêmes problèmes. Nos expériences doivent nourrir la Conférence nationale des doyens de médecine pour partager les bonnes pratiques et élaborer des stratégies communes. Faire un benchmarking national serait très utile pour voir ce qui fonctionne bien. Les enjeux sont larges : agents psychoactifs, alcool, comportements à risque. Il y a deux dimensions : régulation en bout de chaîne et surtout prévention.
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