Entre insécurité et démographie médicale en berne, les quartiers sensibles ont mauvaise presse auprès des généralistes. Le nombre de praticiens qui partent à la retraite sans successeur en témoigne. Pourtant, loin de l’enfer décrit dans les médias, l’exercice en zone urbaine difficile est d’une grande richesse… Pour qui sait l’apprécier.
Zones urbaines sensibles, banlieues difficiles, secteur “en politique de la ville”, quartiers chauds ou défavorisés… Le Français peine à trouver les mots justes pour désigner ces territoires qui, au cœur des villes ou à leur périphérie, semblent concentrer les crises de la société. Mais si ces lieux n’ont pas de véritable nom, ils ont des habitants, et des généralistes pour soigner leurs maux. Des praticiens qui ne cachent rien de leurs difficultés quotidiennes mais qui, pour la plupart, ne déménageraient pour rien au monde.
« Les contacts humains sont ici tellement vrais, tellement profonds, témoigne le Dr Borhane Ferjani, généraliste installé au Mirail, à Toulouse. Ce qu’on apporte à nos patients sur le plan médical, ils nous le rendent largement sur le plan affectif. » Sa consœur le Dr Joselyne Rousseau, qui travaille depuis 35 ans à Pierrefitte, en Seine-Saint-Denis, ne dit pas autre chose. « Dans ces quartiers, notre métier a vraiment un sens, assure-t-elle. Je me sens utile, et je fais un travail de prévention tout à fait enthousiasmant. »
Maladies d’un autre temps
Il faut dire que l’exercice dans ce que certains ont appelé les « territoires perdus de la République » offre une incroyable variété clinique. « Dans mon quartier, il y a beaucoup de femmes de ménage, qui font un métier très pénible avec toutes les pathologies musculo-tendineuses qui vont avec », témoigne le Dr Alain Laffont, installé depuis toujours « au fin fond de Clermont-Ferrand ». Borhane Ferjani, lui, retient le diabète « qui fait des ravages en raison des mauvaises habitudes alimentaires. » Joselyne Rousseau parle pour sa part de « maladies d’un autre temps », son pain quotidien : le saturnisme, la gale, la tuberculose…
... Pas pour l’argent
Patientèle importante, pathologies chroniques… On imagine l’exercice en banlieue intéressant sur le plan financier. Ce n’est pas l’avis du Dr Joselyne Rousseau, généraliste à Pierrefitte en Seine-Saint-Denis. « J’ai une médecine très lente, explique-t-elle. Trois patients par heure, quatre quand je suis en surchauffe. » Difficile de faire du chiffre dans ces conditions. Certains de ses confrères installés en zone franche urbaine (ZFU) bénéficient d’exonérations fiscales, mais pas elle. « Ici c’est un désert médical, pas une zone franche ». Son associé est d’ailleurs récemment parti en zone franche. Résultat : les charges du Dr Rousseau ont été multipliées par deux, et elle a perdu le bénéfice de l’option démographie pour les médecins installés en groupe en zone sous-dotée. « La double peine », résume-t-elle.
La misère sur la misère
Bien sûr, ce sont des facteurs sociaux qui expliquent cette diversité de tableaux cliniques. « C’est la concentration de la misère sur la misère », résume Alain Laffont, par ailleurs figure de proue de l’extrême-gauche clermontoise. Une particularité qui a parfois tendance à faire fuir les confrères. Alain Laffont exerce seul depuis que son associée est partie à la retraite. « Pour trouver quelqu’un qui veut venir s’installer là, il faut se lever de bonne heure, soupire-t-il. Les pauvres, ça n’est pas très intéressant pour certains. » Joselyne Rousseau témoigne des mêmes difficultés : les confrères ne se bousculent pas pour la remplacer à Pierrefitte, ne serait-ce que pour des vacances. « Quand je ne suis pas là, le cabinet est fermé », regrette-t-elle.
Alors, à combien se chiffre le déficit démographique des quartiers sensibles ? Côté ordinal, on reconnaît que les données manquent sur le sujet. « Notre cartographie s’arrête au niveau communal », regrette le Dr Jean-Marcel Mourgues, président de la section Santé publique du Conseil national de l’Ordre des médecins (Cnom). Celui-ci annonce d’ailleurs qu’un partenariat a été signé entre le Cnom et le Commissariat général à l’égalité des territoires (CGET) pour obtenir des données plus fines. Il promet les premiers résultats « dans quelques mois ». En attendant, l’Ordre en est réduit aux généralités. « Dire que ces zones rencontrent d’authentiques problèmes d’attractivité, c’est enfoncer des portes ouvertes », résume Jean-Marcel Mourgues.
Agressions, coups de flingue et cambriolages
Ce défaut d’attractivité n’est pas sans lien avec l’un des aspects les plus médiatisés de l’exercice dans les quartiers sensibles : l’insécurité. Chacun a une histoire à raconter sur le sujet. « Sortir du cabinet et découvrir que deux roues manquent à votre voiture, c’est spécial », avoue le Toulousain Borhane Ferjani. « Dernièrement, il y a eu des coups de flingue », lance nonchalamment Alain Laffont. Le Clermontois évoque aussi un jeune confrère qui « s’est fait casser la figure deux fois » avant de « partir dans le Cantal ». Quant à la Séquano-dionysienne Joselyne Rousseau, elle a comptabilisé « 21 cambriolages et deux agressions, dont une à main armée » depuis qu’elle s’est installée en 1983.
Mais là encore, difficile de mettre des chiffres précis sur le phénomène. Le dernier rapport de l’Observatoire de la sécurité des médecins, géré par le Cnom, indiquait que 48 % des incidents déclarés ont lieu en centre-ville, contre 22 % en banlieue. Ce qui ne veut pas dire grand-chose, car nombre de quartiers difficiles se trouvent en centre-ville. Inversement, il y a des banlieues tranquilles. Le Dr Hervé Boissin, responsable de l’Observatoire pour le compte du Cnom, promet que les prochaines moutures de son rapport seront plus précises. « On s’améliore d’année en année », plaide-t-il.
Une appli anti-agressions
Côté solutions à ce problème d’insécurité, le Cnom est un peu plus disert. « Nous travaillons sur une application pour smartphone, indique Hervé Boissin. Si le médecin la déclenche, l’appareil pourra filmer, enregistrer et géolocaliser, y compris dans les étages, puis transmettre le tout aux forces de l’ordre qui pourront intervenir si nécessaire. » Le coût de ce service ? « 20 euros par an », assure le médecin, qui dit n’attendre que l'aval du ministère de l’Intérieur pour avancer sur le sujet. « Ensuite, cela peut aller très vite », indique-t-il.
Mais sur le terrain, ce genre de solution laisse sceptique. Déjà, une précédente forme de collaboration avait été évoquée par le Cnom : le médecin qui doit se rendre au domicile d’un patient et craint pour sa sécurité demanderait aux policiers de se trouver dans les parages à ce moment-là, pour intervenir le cas échéant. « C’est un vœu pieux, tranche Joselyne Rousseau. Les policiers sont en sous-effectif, je ne vois pas comment ils pourraient aller suivre les généralistes en visite à domicile. »
De toute façon, les praticiens qui exercent dans ces zones sensibles sont pragmatiques. « Dans les quartiers comme ailleurs, l’insécurité décline si vous passez du temps sur place et qu’on commence à vous connaître », explique Borhane Ferjani. « Je suis tellement connu dans ce quartier que si quelqu’un touche à un de mes cheveux, le lendemain tout le monde saura qui c’est », estime de son côté Alain Laffont. En résumé : contre les agressions d’une partie très minoritaire de la population, leur meilleure protection reste… la population elle-même.
Dans le 9-3 et heureux
Généraliste en Seine-Saint-Denis pendant 40 ans, le Dr Alexis Sarola a aimé son métier, ses patients, son territoire. Il en témoigne dans un livre : Médecin dans le 93, paru aux éditions du Cherche-Midi en 2015. Loin des clichés, on y trouve 33 portraits qui célèbrent la diversité des profils rencontrés. Un jardinier togolais, une famille algérienne de onze enfants… L’auteur montre tout l’amour porté à ses patients, au risque de parfois frôler l’étalage de bons sentiments.