Décision Santé. L’émotion a-t-elle une histoire ?
Jean-Pierre Changeux. Oui sans doute. Il existe une histoire des sciences et des idées. Ce projet de mener à bien une histoire des émotions est donc légitime. Ce dialogue entre biologie et sciences humaines est encore plus indispensable aujourd’hui alors que les sociétés humaines se tournent sur le renfermement, le repli identitaire ou le communautarisme. Il était au cœur de cette exposition au Grand-Palais réalisé avec Jean Clair, L’âme au corps. Ce titre se réfère directement à un écrit de Diderot où la psychologie aurait pour objet « d’enraciner l’âme au corps ». Le projet était moins de commémorer le bicentenaire en 1993 de la création des trois musées parisiens, le Musée du Louvre, le Muséum national d’histoire naturelle, puis un an plus tard, celui du Conservatoire national des arts et métiers que de réactualiser l’idée d’un muséum encyclopédique commun. Après Diderot, Antoine Quatremère de Quincy en avait repris l’idée dans un texte célèbre en 1791. Ce programme d’un musée unique ne sera toutefois jamais mis en œuvre par la République, faute de moyens. Deux cents et quelques années plus tard, on attend encore l’impulsion qui intégrera arts et sciences dans la perspective d’un Musée d’histoire des civilisations toujours en friche.
Georges Vigarello. Ce projet est né de deux constats. L’émotion est un sujet sensible dans nos sociétés contemporaines. Avec l’attention portée à soi et à ses enfants, le climat émotionnel ne cesse de croître. Il est visible dans les réseaux sociaux. Mais lorsque l’on se retourne sur le passé, domine une vulgate autour de l’idée que l’émotion ne change pas. Charles Darwin défend la conception d’un continuum intemporel entre l’animal et l’homme sur l’expression de l’émotion. Il y aurait une espèce de non-historisation de ce sujet. Or si l’on se penche sur cette matière au cours de l’Histoire, nous disposons d’une explosion de documents. Il serait aisé de multiplier les exemples. Je vais m’en limiter à deux. La colère par exemple a toujours existé. Ses manifestations et ses intensités sont différentes au fil du temps. Comme le dit Maurice Sartre dans son texte, on ne peut imaginer un dieu dans le monde grec qui ne se mette pas en colère. De même la colère pour un homme de pouvoir est le signe d’une ascendance absolue. Les uns vitupèrent, les autres subissent. Aujourd’hui, les manifestations du pouvoir se sont modifiées. Un dirigeant dans nos sociétés démocratiques n’exprime plus spontanément sa colère. Le pouvoir est devenu un lieu de négociation et non plus d’asymétrie absolue. Autre exemple, le deuil devait se traduire par des manifestations de déplorations ostensiblement visibles. Désormais, il s’illustre par un retour sur soi, un approfondissement psychologique. Enfin l’émotion au cours des dernières années est devenue un sujet d’étude. En France, Jean Delumeau avec son Histoire de la peur a été un pionnier. Notre entreprise éditoriale se distingue toutefois par cet examen des émotions qui se déroule depuis l’Antiquité jusqu’à aujourd’hui. Cette histoire des émotions, outre la transformation des manifestations émotionnelles, montre comment se construit l’univers affectif des hommes de l’Occident mais aussi son approfondissement. Des mots sont ainsi inventés pour exprimer des nuances nouvelles, des degrés et des mécanismes intérieurs, psychologiques qui complexifient l’espace psychologique de chacun. Freud réorganise au XXe siècle l’espace psychique de l’Occident. Au bout du compte, une histoire de ce type révèle l’espace mental de l’homme occidental. On est loin de l’histoire classique axée autour du récit, de la chronologie.
D. S. Quel est le siège des émotions au sein du cerveau ?
J-P. C. Si l’on revient à l’oeuvre d’art, l’émotion est le produit d’une mise en éveil cérébral et de notre espace neuronal conscient qui unit système visuel, cortex préfrontal et système limbique. Comme on le sait, le système limbique, ancien et primitif est activé dans l’appréciation des dangers ou l’évaluation des plaisirs. Les neurones du système limbique interviennent donc dans les émotions positives du désir ou négatives, agression, colère. Mais ils mobilisent des neurotransmetteurs distincts. En fonction d’un tableau, différents territoires du système sont activés en fonction de l’émotion ressentie. Au-delà de ces contacts impliqués dans l’émotion, on estime à 1 million de milliards le nombre de synapses dans le cerveau humain. Au niveau des synapses, la communication inter-neuronale est assurée par un mécanisme chimique qui s’ajoute à l’activité électrique du neurone. Cette complexité se construit pendant la grossesse et après la naissance jusqu’à la puberté. La masse du cerveau d’un nouveau-né est inférieure à 4 à 5 fois celle d’un cerveau adulte. On estime à 10 millions la production de synapses par seconde. Le principe d’évolution darwinienne est également observé. Certaines de ces synapses seront éliminées. Apprendre c’est éliminer, comme je l’écrivais déjà dans l’Homme neuronal. Au final, la création artistique n’est pas le fruit du hasard. Je cite souvent cette phrase de Braque. « J’aime la règle qui corrige l’émotion. » Ce à quoi Pierre Boulez rétorquait : « J’aime l’émotion qui corrige la règle. » Ces opinions divergentes signent toutes les deux la relation entre la règle et l’émotion. Ce qui me permet de définir l’œuvre d’art par la synthèse paradoxale à première vue entre raison et émotion.
D. S. Dans vos deux ouvrages, le peintre Le Brun occupe une place essentielle. Pourquoi est-il si important dans l’histoire des idées et de l’art ?
J-P. C. Charles Le Brun, dans une célèbre conférence prononcée en 1668 devant l’Académie royale, propose une première synthèse de l’art et la science. C’est un véritable cours de neurosciences qu’il délivre à ses collègues. Certes elle reposait sur un mécanisme cérébral erroné mais important dans l’histoire des idées. Il emprunte en effet à Descartes la thèse selon laquelle la glande pinéale qui siégerait au centre du cerveau serait le point de rencontre entre l’âme et le corps. D’où l’importance accordée aux sourcils car ils seraient localisés au niveau de la glande pinéale. Cette glande pinéale n’existe pas. Mais le projet de Le Brun conserve toute son actualité. Il ne vise pas l’instant ou le fait de peindre selon la nature, mais de rechercher l’universalité, à savoir présenter un tableau systématique des passions selon un principe mécaniste. Sa démarche est scientifique. Outre Descartes, il a lu les médecins de son temps. Depuis lors, la science a progressé. Mais sa chimie des émotions nous concerne encore. Il a inspiré de nombreux artistes du XIXe siècle comme Géricault, David D’Angers ou Courbet. Charles Darwin mentionnera plus tard ses analyses. Bref, ses œuvres nourries par sa théorie témoignent au-delà de l’art officiel d’une approche rationnelle qui mérite d’être redécouverte.
G. V. L’analyse de Jean-Pierre Changeux est très pertinente. Charles Le Brun fixe un moment. Et s’inspire du dispositif cartésien. L’orientation des yeux est liée au rôle joué par la glande pinéale par exemple. Les émotions sont ici caractérisées. Elles sont liées aux muscles du visages qui imposent une permanence à leur expression. Mais il ne nous accompagne pas vers le XVIIIe siècle avec l’essor du sentiment, de l’âme sensible. Je me distingue-là de Jean-Pierre Changeux. On reconnaît lors du Siècle des Lumières aux émotions des degrés différents. Dans le travail mené dans mon dernier livre le Sentiment de Soi (voir Décision Santé N°298 automne 2014), je montre comment le corps est devenu un lieu d’intériorisation et de psychologisation progressive. Descartes explique de manière magistrale dans la Méditation VI la manière dont l’imaginaire continue à faire exister un corps alors que le corps matériel n’est plus là comme dans le membre fantôme. Le membre fantôme sert ici d’exemple d’illusion. Mais aujourd’hui cette question-là renvoie à l’existence par-devers soi d’un univers représentatif qui met en jeu le corps. Ce n’est plus seulement un problème d’illusion mais aussi de mobilisation corporelle. Cette question de la perception du corps révèle la progressive intériorisation au fil du temps du corps.
D. S. A quand une histoire de la raison ?
G. V. C’est un problème très difficile. L’école allemande avec la phénoménologie a joué un rôle majeur. Maurice Merleau-Ponty en a été le représentant en France. De la même façon que l’affect s’est pensé en fonction de manière de se représenter et d’éprouver le corps, la raison s’est progressivement incarnée. Je pense en fonction d’une position et d’une situation. Je pense en fonction d’une incarnation. Un tel projet s’il comporte une dimension historique relève davantage de la philosophie.
La Beauté dans le cerveau, Jean-Pierre Changeux, Ed. Odile Jacob, 27,90 euros.
Histoire des Emotions sous la direction d’Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine, Georges Vigarello, Ed. du Seuil, 2 volumes parus, Chaque volume relié 39,90 euros.
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