LE QUOTIDIEN : Vous êtes partenaire du programme Nengo en République centrafricaine (RCA), qui vise à proposer un parcours de reconstruction, médical, psychologique, socio-économique et juridique, aux femmes victimes de violences. Quel est le contexte politique, social et économique dans le pays ?
Dr CHRISTINE AMISI : La situation politique, sécuritaire et socio-économique du pays pose problème. La RCA, ancienne colonie française, vit au rythme des coups d’État depuis son indépendance en 1960. Elle est entourée de pays − Cameroun, Tchad, Soudan, République démocratique du Congo et Congo Brazzaville − dont les tensions se répercutent sur son territoire. De multiples groupes armés − les chrétiens anti-balaka, la Coalition des patriotes pour le changement, les Forces armées centra‑
fricaines, etc. − se mènent une guerre sans merci.
Actuellement, à la demande du pouvoir, des paramilitaires russes sont en mission en RCA, officiellement pour former les Forces armées centrafricaines. Mais les crises et les violations des droits de l’Homme s’amplifient. Le contexte sécuritaire s’est dégradé depuis la réélection du président Faustin-Archange Touadéra en décembre dernier. La population en Centrafrique subit plusieurs types de violences, notamment sexuelles, fondées sur le genre. Ces dernières émanent des différentes bandes armées, mais aussi des conjoints.
Quelles sont les violences sexuelles les plus fréquentes ?
Le viol − collectif ou non − et l’esclavage sexuel sont, aujourd’hui, couramment pratiqués par les bandes armées. Par ailleurs, les agressions physiques et les violences psychologiques ne sont pas rares dans la sphère intime. Il s’agit d’une société où les femmes restent souvent soumises : elles n’ont pas le droit de s’exprimer devant les hommes.
Quant aux mariages forcés, ils concernent les femmes adultes, mais aussi les mineures. D’après le rapport de l’Agence des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR), en 2020, 47 % des incidents documentés en Centrafrique relevaient de violences basées sur le genre et 35 % étaient des viols. Ces violences ne cessent d’augmenter. La pandémie actuelle a aggravé la situation des femmes car elles restent davantage confinées chez elles, avec des partenaires pouvant être violents.
Nengo signifie « dignité » en sango, langue parlée en RCA. Par quels biais ce projet compte-t-il aider les femmes à se reconstruire de façon pérenne ?
Tout d’abord, notons que Nengo est la réplication d’un modèle éprouvé depuis la fin des années 1990, en RDC, par le Dr Denis Mukwege, prix Nobel de la paix en 2018. Il permet de soigner les victimes et de les reconstruire d’une façon pérenne, par le biais d’une prise en charge pluridisciplinaire et coordonnée, fondée sur quatre piliers : médical, psychologique, socio-économique et juridique.
Les femmes choisissent un ou plusieurs de ces piliers selon leurs besoins. Pour faciliter leurs démarches, ce modèle propose un système de « Guichet unique » ou « One Stop Center ». En Centrafrique, les victimes peuvent accéder à cette prise en charge globale via deux « Stop Centers » : le Centre hospitalier universitaire de l’Amitié sino-centrafricaine (CHUASC) ou l’Association des femmes juristes de Centrafrique (AFJC). Retardé à cause du Covid-19, l’accompagnement des victimes via Nengo a pu débuter en septembre 2020. Depuis, ont été prises en charge près de 670 victimes, dont 608 femmes, 62 hommes et 57 mineurs. Et ces chiffres ne font qu’augmenter.
Comment se déroule la prise en charge des victimes via ce « Guichet unique » ?
Les victimes, qui arrivent au CHUASC par exemple, sont d’abord accueillies par une assistante psychosociale qui les écoute et les oriente, si nécessaire, vers un gynécologue-obstétricien formé à la prise en charge des violences sexuelles. Les protocoles de soins sont adaptés à chaque victime : traitement curatif des blessures (fistules, déchirures et autres lésions vaginales), désinfection des plaies, analgésiques, prévention et traitement des éventuelles infections sexuellement transmissibles, prise en charge des grossesses non désirées…
Le Dr Dieudonné Boengandi, gynécologue-obstétricien originaire de RDC, est actuellement en mission au CHUASC, pour deux ans, afin de former ses confrères aux bonnes pratiques gynécologiques, obstétricales et chirurgicales. Ce transfert de compétences Sud-Sud est un élément clé du projet Nengo. Une aide psychologique est également proposée aux victimes.
Enfin, si les femmes le souhaitent, elles peuvent bénéficier d’une aide juridique gratuite, accompagnées de l’un de nos avocats. Quant au volet socio-économique, nous le développons petit à petit. Nous essayons, par exemple, d’inclure les femmes dans des associations locales au sein desquelles elles peuvent exercer des activités (agriculture, élevage de bétail…) génératrices de revenus.
Quelle est la composition de l’équipe médicale et paramédicale de Nengo ?
Venu de la Fondation Panzi en RDC, le Dr Dieudonné Boengandi est le référent du programme Nengo. Il forme deux gynécologues-obstétriciens au CHUASC. Pour ce projet, nous bénéficions également de l’aide d’un psychologue clinicien et de 10 assistants psychosociaux. Nous souhaitons que l’équipe médicale et paramédicale puisse s’étoffer à l’avenir et former des professionnels de santé d’autres pays à la prise en charge des violences sexuelles.
À ce jour, neuf sessions de formation sur des thématiques clés − modèle holistique, formations à l’hygiène hospitalière, soins postopératoires, prise en charge juridique et judiciaire, etc.− ont été organisées pour le personnel dédié au projet. Mais aussi, pour des bénéficiaires hors projets. Ces formations ont déjà profité à 142 personnes. Au total, une soixantaine de personnels du CHUASC, tous métiers confondus, sont impliqués dans ce projet et sensibilisés aux violences sexuelles.
Nengo doit durer quatre ans (2020-2023). Quelles sont vos ambitions pour les années à venir ?
Nous avons noué des relations avec les autorités centrafricaines, les ONG internationales et les organisations de la société civile. Par le biais de Nengo, nous souhaitons appuyer les efforts du gouvernement centrafricain en faveur de la paix et de la dignité des femmes. Notre objectif est de réhabiliter le service de gynécologie obstétrique et de maternité du CHUASC et d’y construire un centre d’hébergement d’urgence pour les victimes.
Nous désirons intensifier le transfert de compétences entre les acteurs congolais et centrafricains, accélérer les campagnes de sensibilisation et de prévention et faire connaître le projet Nengo en dehors de Bangui. Notre projet prévoit de prendre en charge plus de 3 000 victimes de violences sexuelles basées sur le genre en Centrafrique. Mais aussi, des femmes atteintes de prolapsus, de fistules obstétricales ou victimes de mutilations génitales. D’un montant total de 4,2 millions d’euros, Nengo sera cofinancé à hauteur de 3 millions d’euros par l’Agence française de développement et de 1,2 million d’euros par la Fondation Pierre Fabre. Cette dernière apporte également son expertise médicale et scientifique et assure la gestion administrative et financière du programme.
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